La lettre

Ce texte fut écrit lors d’un concours amateur entre auteurs érotiques.

Le but était d’écrire un texte regroupant les contraintes suivantes:

Un lieu: un souterrain / Un personnage: un militaire / Un objet: un ruban de soie.

 

LA LETTRE.

«  Mon amour,

Je t’écris depuis les entrailles de la terre. Depuis ce matin nous recevons une pluie d’obus sur la tête, comme si le froid, la faim, la puanteur et les rats ne suffisaient pas à répandre la mort parmi nous. Avec trois autres types que je ne connais que peu, nous avons trouvé refuge dans un trou béant creusé par l’explosion d’une mine. Un ami y a perdu la vie, mais cela a eu le mérite de mettre à jour une sorte de minuscule souterrain dans lequel nous avons pu nous entasser. La proximité d’un corps chaud est réconfortante, dans ses tranchées de la mort il n’y a plus de pudeur et nous ne faisons plus attention à celui qui est à nos côtés. Il ne vaut mieux pas sympathiser, les vivants d’aujourd’hui étant les cadavres de demain. Il nous faut attendre, attendre une accalmie, attendre une soupe qui ne viendra jamais, attendre la mort qui frappera sûrement. Je deviendrais fou si je ne pouvais m’imaginer près de toi en fermant les yeux. Je remplace les odeurs de chaires brûlées par ton doux parfum de rose, j’oublie le froid en imaginant la chaleur de ton corps, je remplace les cris des blessés par tes mots d’amour. N’est ce pas déjà devenir fou que de rêver en enfer ? Je garde toujours sur moi le ruban de soie bleu que j’avais retiré de tes cheveux ce fameux 3 juillet 1915. Te souviens tu de ce jour mon amour ? Sachant que je ne reviendrais peut-être pas, nous avions oublier notre promesse de pureté jusqu’au mariage. Je revois ton corps frémir sous mes baisers, allongés sous notre arbre, celui qui porte nos initiales. Mes doigts n’avaient jamais caressés chose aussi douce que ta cuisse sous ta robe. Mes lèvres n’ont pas goûté de mets plus savoureux que l’humidité de ton désir entre tes jambes. Aucune brise n’équivaut à ton souffle dans mon cou. Même le bruit des vagues que nous aimons tant me paraît terne comparé à tes gémissements de plaisir. Oh mon Amour, je ne voudrais me trouver à aucun autre endroit au monde que sous notre arbre, ma tête reposant sur tes seins, mon corps ne faisant qu’un avec le tien. Je me damnerais pour sentir une fois encore ta bouche sur mon sexe, gonflant sous les assauts de ta langue si délicieusement impudique. Es-tu choquée de me lire ? Ce moment qui n’a appartenu qu’à nous est pourtant si beau, au-delà du plaisir charnel, mon esprit lui même s’en est délecté. Il n’y a rien de sale dans l’amour, rien de blessant dans la sexualité, et à aucun moment je ne regretterais de t’avoir mené à l’orgasme avant de t’avoir mené à l’autel. J’ai emporté avec moi ce dernier souvenir de toi, je l’ai gardé dans mon esprit, enfermé dans une petite case de mon cerveau que l’horreur ne peut atteindre.

Il me faut te laisser mon Amour, la charge va bientôt sonnée. J’effleure du bout des lèvres ton ruban comme si il était toi, je le parcours d’un bout à l’autre comme je le ferais de ta cheville jusqu’au sommet de ta cuisse. Ne quitte pas mes pensées ma chérie, ne quitte pas mon cœur ma douce, laisse moi, avant de partir, le souvenir de ton corps nu sous le soleil. Et si ce jour doit être le dernier, sache que malgré le crépuscule, la boue et la peur, je préfère m’imaginer m’élancer vers toi, et je tomberais le sourire aux lèvres à l’idée qu’on se soit appartenu. »

 

Cette lettre je la laisse anonyme. A vous, lecteur de faire travailler votre imagination. Elle peut avoir été écrite par Erwan, marin pêcheur breton de vingt deux ans, ou par Léon, gringalet de dix neuf ans, menuisier basque. A moins que ce ne soit Edouard, binoclard de vingt cinq ans vigneron bordelais, ou peut-être même Joseph, boucher nantais au visage rond parsemé de tâches de rousseur.

Il est possible que l’auteur ait rejoins les anges ce jour là, mais il peut aussi être revenu auprès de sa belle, une moitié de visage en moins, ou un bras arraché.

Peu importe finalement, car l’amour qu’on le ressente, qu’on le vive, ou qu’on le fasse, n’a pas d’âge ni d’identité. Il n’est qu’un parfum de rose, un grain de peau sous les doigts d’un amant, un murmure au creux d’une oreille, un ruban que l’on effleure en souriant, et des initiales, gravées sur un arbre.

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